jeu 8 jan 2015

Je suis Charlie

08 01 2015
Hier vers midi, j'étais sur le point de mettre en ligne les vœux que la compagnie vous adresse chaque année quand la terrible nouvelle de l'attentat perpétré contre les journalistes de Charlie Hebdo et les policiers qui les protégeaient est tombée. Puis au moment où j'écris ce matin, des bruits d'autres fusillades et d'attentats islamophobes fusent. Toutes nos pensées vont vers les victimes, leurs familles et leurs proches.

Dans ce moment d'affliction et de recueillement, je ne trouve aucun mot pour exprimer ma douleur et mon indignation envers des actes sanglants qui piétinent les valeurs auxquelles je suis attaché, non par croyance comme un fanatique, mais par la pensée comme tout républicain. Je m'en remets aux mots de Lessing dans Nathan le Sage. Lisons d'abord à voix basse, puis de plus en plus haut. Crions si besoin. Car dans les semaines à venir, nous devrons tout mettre en oeuvre - y compris au théâtre - pour vaincre la peur, la bêtise et l’infamie.

La parabole des trois anneaux
Extrait de Nathan Le Sage de G.E. Lessing (1729-1781),
Traduction publiée chez Flammarion

Dans cet extrait, Nathan est interrogé par le sultan Saladin qui lui demande lequel des trois grands monothéismes est la « vraie » religion. Nathan répond par ce conte :

NATHAN
Il y a des siècles de cela, en Orient, vivait un homme qui possédait un anneau d'une valeur inestimable, don d'une main chère. La pierre était une opale, où se jouaient mille belles couleurs, et elle avait la vertu secrète de rendre agréable à Dieu et aux hommes quiconque la portait animé de cette conviction. Quoi d'étonnant si l'Oriental la gardait constamment au doigt, et prit la décision de la conserver éternellement à sa famille ? Voici ce qu'il fit: il légua l'anneau au plus aimé de ses fils, et il statua que celui-ci, à son tour, léguerait l'anneau à celui de ses fils qui lui serait le plus cher, et que perpétuellement le plus cher, sans considération de naissance, par la seule vertu de l'anneau, deviendrait le chef, le premier de sa maison. - Entends-moi, Sultan.

SALADIN
Je t'entends. Poursuis!

NATHAN
Ainsi donc, de père en fils, cet anneau vint finalement aux mains d'un père de trois fils qui tous trois lui obéissaient également, qu'il ne pouvait par conséquent s'empêcher d'aimer tous trois d'un même amour. À certains moments seulement, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, tantôt le troisième - lorsque chacun se trouvait seul avec lui et que les deux autres ne partageaient pas les épanchements de son cœur - lui semblait plus digne de l'anneau, qu'il eut alors la pieuse faiblesse de promettre à chacun d'eux. Les choses allèrent ainsi, tant qu'elles allèrent. Mais la mort était proche, et le bon père tombe dans l'embarras. Il a peine à contrister ainsi deux de ses fils, qui se fient à sa parole. Que faire? Il envoie secrètement chez un artisan, auquel il commande deux autres anneaux sur le modèle du sien, avec l'ordre de ne ménager ni peine ni argent pour les faire de tous points semblables à celui-ci. L'artiste y réussit. Lorsqu'il apporte les anneaux au père, ce dernier est incapable de distinguer son anneau qui a servi de modèle. Joyeux et allègre, il convoque ses fils, chacun à part, donne à chacun sa bénédiction, et son anneau, et meurt. - Tu m'écoutes, n'est-ce pas, Sultan ?

SALADIN (qui, ému, s'est détourné de lui)
J'écoute, j'écoute ! Viens-en bientôt à la fin de ton histoire. Est-elle proche ?

NATHAN
J'ai fini. Car la suite, désormais, se conçoit d'elle-même. À peine le père mort, chacun arrive avec son anneau, et chacun veut être le chef de la maison. On enquête, on se querelle, on s'accuse. Peine perdue: impossible de prouver quel anneau était le vrai. (Après une pause, pendant laquelle il attend la réponse du Sultan). Presque aussi impossible à prouver qu'aujourd'hui pour nous - la vraie croyance.
SALADIN
Comment ? c'est là toute la réponse à ma question ?...

NATHAN
Mon excuse simplement si je ne me risque pas à distinguer les trois anneaux, que le père a fait faire dans l'intention qu'on ne puisse pas les distinguer.

SALADIN
Les anneaux ! Ne te joue pas de moi! Je croirais, moi, qu'on pourrait malgré tout distinguer les religions que je t'ai nommées, jusque dans le vêtement, jusque dans les mets et les boissons !

NATHAN
D'accord, sauf en ce qui regarde leurs raisons. Toutes en effet ne sont-elles pas fondées sur l'histoire ? Écrite ou transmise ? Et l'histoire ne doit-elle pas être crue uniquement sur parole, par la foi ? N'est-ce pas ? Or, de qui met-on le moins en doute la parole et la foi ? Des siens, n'est-il pas vrai ? De ceux de notre sang, n'est-il pas vrai ? De ceux qui nous ont depuis l'enfance donné des preuves de leur amour, n'est-il pas vrai ? Qui ne nous ont jamais trompés que là où il était meilleur pour nous d'être trompés ? Comment croirais-je moins mes pères que toi les tiens ? Ou inversement ! Puis-je te demander d'accuser tes ancêtres de mensonge pour ne pas contredire les miens ? Ou l'inverse ? C'est également vrai pour les chrétiens. Ne trouves-tu pas ?

SALADIN (à part)
Par le Dieu vivant ! cet homme a raison. Je ne puis que me taire.

NATHAN
Mais revenons à nos anneaux. Comme je l'ai dit, les fils se citèrent en justice et chacun jura au juge qu'il tenait directement l'anneau de la main du père - ce qui était vrai - après avoir obtenu de lui, depuis longtemps déjà, la promesse de jouir un jour du privilège de l'anneau - ce qui était non moins vrai ! Le père, affirmait chacun, ne pouvait pas lui avoir menti ; et, avant de laisser planer ce soupçon sur lui, ce père si bon, il préférerait nécessairement accuser de vol ses frères, si enclin fût-il par ailleurs à ne leur prêter que les meilleures intentions. Il saurait bien, ajoutait-il, découvrir les traîtres, et se venger.

SALADIN
Et alors, le juge ? J'ai grand désir d'entendre le verdict que tu prêtes au juge. Parle !

NATHAN
Le juge dit : « Si vous ne me faites pas, sans tarder, venir céans votre père, je vous renvoie dos à dos. Pensez-vous que je sois là pour résoudre des énigmes ? Ou bien attendez-vous que le vrai anneau se mette à parler ? Mais, halte! J'entends dire que le vrai anneau possède la vertu magique d'attirer l'amour : de rendre agréable à Dieu et aux hommes. Voilà qui décidera ! Car les faux anneaux, eux, n'auront pas ce pouvoir ! Eh bien : quel est celui d'entre vous que les deux autres aiment le plus ? Allons, dites-le! Vous vous taisez ? Les anneaux n'ont d'effet que pour le passé ? Ils ne rayonnent pas au-dehors ? Chacun n'aime que lui-même ? Oh, alors vous êtes tous les trois des trompeurs trompés ! Vos anneaux sont faux tous les trois. Il faut admettre que le véritable anneau s'est perdu. Pour cacher, pour compenser la perte, le père en a fait faire trois pour un.

SALADIN
Superbe ! Superbe !

NATHAN
Et en conséquence, continua le juge, si vous ne voulez pas suivre le conseil que je vous donne en place de verdict, allez-vous-en! Mon conseil, lui, est le suivant : prenez la situation absolument comme elle est. Si chacun de vous tient son anneau de son père, alors que chacun, en toute certitude, considère son anneau comme le vrai. Peut-être votre père n'a-t-il pas voulu tolérer plus longtemps dans sa maison la tyrannie d'un seul anneau ? Et il est sûr qu'il vous a tous trois aimés, et également aimés, puisqu'il s'est refusé à en opprimer deux pour ne favoriser qu'un seul. Allons ! Que chacun, de tout son zèle, imite son amour incorruptible et libre de tout préjugé ! Que chacun de vous s'efforce à l'envi de manifester dans son anneau le pouvoir de la pierre ! Qu'il seconde ce pouvoir par sa douceur, sa tolérance cordiale, ses bienfaits, et s'en remette à Dieu ! Et quand ensuite les vertus des pierres se manifesteront chez les enfants de vos enfants; alors, je vous convoque, dans mille fois mille ans, derechef devant ce tribunal. Alors, un plus sage que moi siégera ici, et prononcera. Allez ! Ainsi parla le juge modeste.