mer 26 nov 2008

Deux ans déjà !

26 11 2008
Il y a deux ans, la Compagnie de quat'sous créait au Théâtre Mouffetard La Guerre, une comédie oubliée de Goldoni. Pour fêter cet anniversaire, nous mettons en ligne les critiques et les photos du spectacle.


Le Pariscope, Dimitri Denorme (27 décembre 2006)

En attendant l’assaut, c’est un joyeux capharnaüm qui règne au camp ! Chacun vaque à ses affaires : le commissaire rêve de ses profits, les officiers trouvent du réconfort dans les jeux de hasard et dans les bras des femmes. Décidemment rien ne semble valoir une bonne guerre. Seule Dona Florida semble prendre la mesure de ce qui est en train de se jouer. Et pour cause cette jeune captive n’est autre que la fille du gouverneur de la place assiégée. Et comme la guerre a ses raison que l’amour ignore, elle est éprise de Don Faustino, jeune officier qui s’apprête à aller braver son père… Que la victoire choisisse l’un ou l’autre camp, la jeune femme, elle, sera perdante. C’est sans compter sur les rebondissements de toute comédie italienne, surtout quand elle est de Goldoni… Henri Dalem signe une mise en scène audacieuse. En nous amusant d’anachronismes et de références au vaudeville, il accentue la dérision et l’absurdité de cette guerre, allant même jusqu’à la comparer à un véritable jeu dans lequel seuls peuvent se défouler de grands enfants. Ces ressorts comiques rendent la critique du conflit encore plus percutante. Quant aux acteurs, leur énergie collective contribue à rendre la modernité du texte. Et ils sont particulièrement délicieux quand ils miment les tragédiens déclamant leurs tirades. Mention spéciale à la troublante Paméla Ravassard qui interprète Dona Aspasia. Pour une fois qu’il fait plaisir d’aller à la guerre… »


France Catholique, Pierre François (15 décembre 2006)

Il ne faut pas s’y tromper : sous couvert d’exposer des faits, Goldoni plaide pour la paix, une paix qui nécessite sans doute que nous cherchions à devenir plus sensibles et intelligents.
La guerre comme sujet de spectacle, voilà qui étonne. Plus encore quand on s’aperçoit que l’auteur n’est autre que Goldoni (1707–1793), connu pour avoir fait évoluer la farce de la commedia dell’ arte vers la comédie de caractère. Et la stupéfaction est à son comble lorsqu’on s’aperçoit que le texte n’a pas pris une ride et que la mise en scène, volontairement intemporelle, est la plus vraie qui soit.
En effet le message délivré par auteur et interprètes est d’une actualité frappante. Pourtant la pièce est de circonstance : elle fut écrite en 1760, pour le carnaval de Venise, alors que la guerre – littéraire – faisait rage entre Gozzi (partisan de la traditionnelle commedia dell’ arte) et lui-même.
Par ailleurs, la pièce arrive à un moment où Venise cherche à éviter les conflits sur tous les fronts. A ce dernier titre, elle est doublement une bombe. D’une part, elle traite d’un sujet hautement actuel et politique, de l’autre elle semble démontrer que l’état de guerre est préférable à celui de paix.
Car toute l’ironie de la pièce est là : on s’accommode plus facilement de la guerre que de la paix. En état de guerre, tout est simple : on s’enrichit sans risque, on perd au jeu sans penser à l’assaut, on aime sans penser à la mort, on meurt sans égard pour les sentiments. Et tout cela est régulé par une codification aussi précise que binaire. Même les « négociations » se font sur ce mode du oui ou non, sans nuance entre la mise à mort ou l’acceptation comme gendre d’un soldat du camp ennemi.
Seules les femmes sentimentales n’y trouvent pas leur compte. Prostituées et arrivistes parviennent à tirer, au moins temporairement, leur épingle du jeu, car il n’y a pas en ce monde de meilleur mariage que celui de l’argent avec l’argent. Quant aux soldats, la paix les anéantit tous sans exception, alors que le champ de bataille restitue quelques survivants.
La pièce nous plonge plus dans une situation - celle où la folie de la guerre s’allie avec la folie de l’amour – que dans les sentiments des personnages. Le contexte et celui de la guerre en tant que telle, sans époque et de toutes les époques. Est-ce à dire que les personnages n’ont pas de personnalité ? Non : le cynique ne l’est pas totalement, ni la rêveuse. Car les personnages demeurent humains. Mais ils incarnent aussi les mécanismes, y compris psychologiques, qui se font jour dans un tel environnement. Si cette pièce était un dessin, elle serait une vue en écorché.
Dans une époque qui chosifie l’être humain ainsi que l’amour, ce spectacle pose la question essentielle : qu’est ce que l’humanité ? L’actualité du texte et la mise en scène qui mêlent costumes ou accessoires d’époque et contemporains soulignent la permanence de notre nature. Pourtant, le message est d’espoir. Entre brutes et putes d’un côté, naïfs et niaises de l’autre, un chemin zigzaguant est proposé, combinaison équilibrée entre toutes ces tendances. Car on peut commencer par aimer sans aimer, tout en croyant aimer bien entendu, puis mûrir. Grâce aux femmes. C’est le germe que Goldoni sème en nous, in fine.


Tatouvu.mag, interview par François Varlin (9 novembre 2006) : Henri Dalem s’en va en guerre !

Une jeunesse qui fait de lui un metteur en scène prometteur, un goût prononcé pour le théâtre brechtien sa compagnie se nomme "de quat’sous" et le répertoire italien, à partir du 23 novembre prochain, Henri Dalem monte La Guerre de Goldoni au Théâtre Mouffetard.

Notre compagnie a commencé il y a quatre ans à travailler sur Il Campiello de Goldoni, dont j'avais moi-même effectué la traduction. Pourquoi cette fidélité au théâtre italien ?Nous étions à la recherche d'un répertoire comique du XVIIIe siècle qui ne soit ni Marivaux ni Beaumarchais. Ce furent donc Gozzi, Calvino, des contes italiens... Je suis très intéressé par ce rapport entre la théâtralité et le réel dont Goldoni parle comme étant ses deux sources d'inspiration.
La guerre est un thème qui surprend chez cet auteur...
Il observe la manière dont la guerre désagrège, démolit les liens sociaux, et inverse les valeurs pour certains de ses personnages qui s'enrichissent grâce à elle. Il a une volonté de décontextualiser les événements pour mieux les analyser, sans s'attacher aux causes du conflit ni même aux nationalités des pays en conflit. Du reste, il en avait coupé toutes les scènes de batailles. Ses personnages se drapent dans des notions d'honneur, on s'approche d'un drame bourgeois, mais encore teinté de commedia dell'arte.

Froggies Delight, Martine Piazzon (5 décembre 2006)

Voilà un titre bien inhabituellement grave pour la commedia dell’arte chère à Carlo Goldoni qui abandonne les corte de la Sérenissime pour le campo militaire.
Mais la guerre peut être affreusement drôle et autour de la cornélienne fille du gouverneur qui tombe amoureuse d’un jeune homme du camp adverse, les militaires passent leur temps gaiement en buvant, jouant, enrichissant la vivandière prosaïque et le commissaire de guerre et troussant la fille de ce dernier avant de tomber au champ d’honneur.
Les deux amoureux sont sinon caricaturaux du moins anachroniques dans la grande mascarade suicidaire de ceux qui sont transformés en chair à canon, canon qui vient même se substituer au corps du cul de jatte, autour de laquelle rôdent les profiteurs de toutes volées. Mais la farce est de courte durée et tourne au burlesque.
Sur un thème fort, Goldoni a joué à fond la théâtralité pour écrire une comédie drôle et grinçante qui est furieusement moderne et intelligente. La mise en scène d’Henri Dalem participe de cette même démarche avec de jeunes comédiens au diapason, dont de belles personnalités comme celles de Karine Testa et Renaud Garnier-Fourniguet, qui entourent Jean-François Kopf particulièrement savoureux.
Il a aussi réalisé un astucieux et hardi mélange des genres, par exemple quant aux costumes ou au jeu des acteurs, qui écarte le côté "guerre en dentelles" pour abonder dans le sens de l'auteur et conserver toute son acuité à son propos. Un tel travail qui repose sur une vision personnelle et singulière de la comédie italienne est particulièrement intéressant et doit être soutenu.